L’industrie européenne traverse une nouvelle épreuve majeure. La guerre qui s’étend autour de l’Iran et les tensions régionales qui en découlent ravivent le risque d’une crise énergétique durable et d’interruptions sur les routes commerciales. La hausse et la volatilité des prix de l’énergie fragilisent nos sites de production, nos chaînes d’approvisionnement et, surtout, la capacité d’investissement des entreprises.
Si la crise s’installe, le risque est double : une pression durable sur les coûts (énergie, intrants, financement) et, en parallèle, un essoufflement de la demande. Nous nous rapprochons d’un scénario de stagflation. Les secteurs intensifs en énergie – chimie, matériaux, métallurgie, logistique – se trouvent exposés en première ligne, avec des effets d’entraînement immédiats sur l’ensemble de l’écosystème industriel. Pour de nombreuses PME, cela se traduira tôt ou tard par des problèmes de trésorerie, tels que vécus durant la période post-Covid et l’éclatement de la guerre en Ukraine.
Cette crise va nous bousculer ; faisons en sorte qu’elle nous propulse vers l’avant, plutôt que de simplement la subir. Plusieurs chantiers sont à ouvrir. À commencer par la résilience. Elle ne se décrète pas, elle se construit par l’investissement, la productivité, l’innovation et, dans le contexte européen, par une décarbonation pragmatique. Ensuite, la question de l’autonomie stratégique : Le « Made in Europe » ne doit pas devenir un prétexte pour se lancer dans un protectionnisme aveugle qui n’aurait comme effet que de protéger nos propres inefficiences. Il doit se traduire par une stratégie opérationnelle qui vise à diversifier et à sécuriser des chaînes d’approvisionnement, à accélérer les projets industriels et énergétiques et à renforcer notre autonomie technologique, en misant sur un écosystème compétitif et incitateur.
La question de savoir si nous voulons encore produire en Europe, avec des emplois qualifiés et une base industrielle solide, ou accepter un décrochage progressif est plus pertinent que jamais. Les diagnostics sur la compétitivité européenne sont connus. Ce qui manque, c’est la cohérence des arbitrages et, surtout, la vitesse d’exécution.
Or, au moment même où les entreprises doivent mobiliser chaque euro et chaque heure pour sécuriser l’énergie, adapter leurs procédés, investir et sauver l’emploi, la charge réglementaire continue de s’alourdir. Une partie du stock législatif à transposer, datant de l’apogée de la surréglementation européenne, arrive définitivement à contretemps. C’est le cas, par exemple, de la directive controversée sur la transparence des salaires dont la transposition vient d’ailleurs d’être suspendue par la Suède dans l’espoir que des améliorations significatives y seront encore apportées par le législateur européen. L’Europe ne peut pas se permettre une bureaucratie qui pèse sur les coûts et qui ralentit l’investissement si elle veut tirer son épingle du jeu.
Dans la situation actuelle, nos priorités doivent se concentrer sur la garantie d’une énergie disponible et abordable, l’atténuation des répercussions inflationnistes et de leurs effets de contagion au niveau de l’économie locale ainsi que la sécurisation des emplois moyennant une relance des investissements industriels et technologiques. Ces derniers exigent des procédures plus rapides, une sécurité juridique renforcée et un encadrement simplifié.
Au Luxembourg, cette exigence de vitesse et de prévisibilité est tout aussi déterminante. La lenteur des procédures et l’empilement des contraintes pèsent directement sur notre capacité à attirer des projets structurants. Le dossier du data center à Bissen illustre ce dilemme. On ne peut pas afficher des ambitions en matière de données, de cloud souverain et d’IA, tout en laissant ce type d’autorisations s’étirer sur des années. Dans un marché où les décisions d’implantation se prennent vite, l’incertitude administrative devient un handicap compétitif.
Utilisons l’actuelle crise pour déclencher un « choc de simplification » et un « choc de vitesse ». Sans renoncer à nos objectifs climatiques et sociaux, nous devons prioriser ce qui protège l’emploi, l’investissement et la création de valeur en Europe. Surréglementation et lenteur ne sont pas des signes de rigueur. Dans la crise, elles deviennent un risque stratégique.