Dans un environnement où l’incertitude géopolitique et la volatilité économique sont devenues la norme, les décideurs publics et privés ont besoin d’informations fiables. La mission de la statistique publique est précisément de fournir des informations objectives pour éclairer la prise de décision. Le STATEC évalue ainsi l’impact de mesures, de plus en plus souvent avant qu’elles ne soient décidées. Ces analyses ont notamment permis de calibrer les crédits d’impôt pour restaurer le pouvoir d’achat des ménages vulnérables, les boucliers énergétiques qui ont permis de contenir l’inflation et la taxe CO₂ pour atteindre les objectifs climatiques.
Ces exemples illustrent la fonction structurante des données :
lorsqu’elles sont disponibles, elles objectivent les défis et encadrent les arbitrages. Pour répondre aux exigences croissantes de rapidité et de granularité, la statistique publique doit moderniser ses chaînes de production. Le contexte y est favorable : jamais les données – publiques et privées – n’ont été aussi abondantes, jamais les outils numériques et l’intelligence artificielle aussi puissants, et le principe européen du « once only » est en cours d’être inscrit dans notre législation.
La donnée n’est plus un sous-produit administratif : elle est un actif stratégique. La statistique ne se limite pas à un exercice technique, elle doit être un levier d’action qui conditionne la qualité de nos décisions.
Cela implique de repenser l’architecture même de la production statistique.
Combiner enquêtes, registres et modèles
La réutilisation des données administratives améliore la représentativité – lorsque les sources sont exhaustives – et la rapidité – lorsque les registres sont alimentés en continu. Elle permet aussi d’alléger la charge des entreprises et des ménages. Plusieurs pays européens fondent déjà largement leur production statistique sur ces registres.
L’enjeu n’est pas de remplacer les enquêtes, mais de les articuler avec les registres et les modèles. Les enquêtes apportent la profondeur analytique, les données administratives l’exhaustivité et la fréquence, les modèles la capacité à simuler des scénarios. Cette intégration renforce la pertinence des indicateurs : ils deviennent plus fins et plus proches du temps réel, sans compromis sur la rigueur.
Une telle évolution suppose un effort collectif : harmonisation des concepts, qualité des données et alignement des délais administratifs sur les exigences statistiques internationales. Des flux tardifs ou non comparables avec d’autres pays réduisent considérablement leur valeur et le potentiel des données administratives reste alors inexploité. Moderniser la statistique implique donc de moderniser les processus administratifs.
Une responsabilité partagée
Le système statistique luxembourgeois ne se limite pas au STATEC. Chaque ministère et administration contribue potentiellement à la production statistique nationale et européenne. Intégrer la dimension statistique – standardisation, traçabilité, interopérabilité et respect des délais – dès la conception des procédures relève d’une responsabilité collective.
Le « once only », qui vise en premier lieu à garantir que les citoyens et entreprises ne doivent fournir qu’une seule fois certaines informations aux autorités, ne signifie pas seulement simplification pour les déclarants. Il suppose qu’une donnée collectée puisse être réutilisée à plusieurs fins, y compris statistiques. Lorsque définitions, formats et calendriers sont coordonnés en amont, l’ensemble du système gagne en efficacité et l’accumulation de bases de données disparates se transforme en véritable infrastructure d’information nationale.
Tout le monde y gagne : un quadruple dividende
On parle souvent, en économie, de « double dividende ». La modernisation coordonnée des processus administratifs et statistiques peut en produire quatre !
Les administrés – entreprises et ménages – voient leur charge déclarative diminuer. Les administrations gagnent en efficacité. Les décideurs disposent d’informations plus solides. Et l’économie renforce sa capacité d’adaptation.
Premier dividende : un fardeau allégé
Moins de redondances. Moins de déclarations répétitives. Plus de temps pour produire et innover.
Deuxième dividende : qualité et efficacité accrues
Des processus automatisés, des méthodes standardisés et des délais alignés réduisent les retraitements. La production statistique gagne en rapidité, granularité et robustesse.
Troisième dividende : une véritable intelligence économique
Relier les données fiscales, sociales et économiques permet d’analyser finement l’évolution des coûts, des revenus et de la productivité. Croiser les données énergétiques, environnementales et sectorielles permet d’anticiper l’impact des grandes transitions – énergétique, climatique, numérique ou démographique – sur l’emploi, les chaînes de valeur, les besoins d’investissements et la compétitivité.
Ce croisement des sources ne produit pas simplement plus d’informations : il permet une lecture cohérente des dynamiques économiques. Les scénarios deviennent plus réalistes et les décisions mieux calibrées face aux défis structurels.
Quatrième dividende : une capacité d’adaptation renforcée
L’enjeu n’est pas seulement d’évaluer quelques mesures emblématiques, mais d’ancrer l’évaluation dans le fonctionnement ordinaire de l’action publique. Lorsque les données sont disponibles rapidement et intégrées de manière cohérente, l’analyse ex ante et ex post peut devenir la norme plutôt que l’exception.
Des évaluations plus systématiques permettent d’ajuster les dispositifs en continu, d’en mesurer les effets réels et d’en corriger les biais. Les mesures peuvent être ciblées et calibrées avec davantage de précision, limitées dans le temps lorsque nécessaire et adaptées aux réalités sectorielles.
Dans une petite économie ouverte, les chocs externes resteront inévitables. Mais une culture de l’évaluation permanente améliore la qualité de la réponse nationale. Elle ne rend pas l’économie parfaitement prévisible – ce serait illusoire – mais elle la rend plus agile, plus cohérente et plus résiliente face aux chocs.
Coordination aujourd’hui, capacité demain
Moderniser la statistique publique n’est pas un projet technologique. C’est un choix collectif d’organisation. Il s’agit d’aligner les délais administratifs, de standardiser les définitions et d’intégrer dès l’origine la dimension statistique dans les procédures publiques. Sans cette coordination, le potentiel des données reste fragmenté. Avec elle, il devient stratégique.
Si l’ensemble des acteurs jouent ce rôle, le Luxembourg se dote d’un véritable avantage compétitif : une infrastructure d’information capable de transformer des données en intelligence économique, et cette intelligence en capacité d’adaptation.