Plusieurs années sans croissance notable. La valeur créée dans le pays reste stable, tandis que la masse salariale, les prestations sociales et les dépenses publiques ne cessent d’augmenter. Monsieur le ministre, pourriez-vous commenter ce décalage et ses conséquences en termes de durabilité ? Voyez-vous un besoin de rééquilibrage à moyen terme ?
Le Luxembourg a fait le choix, depuis des décennies, d’un haut niveau de protection sociale et de services publics de qualité. Le financement de ce système, garant de la cohésion sociale, passe nécessairement par la croissance économique. Notre modèle social et notre prospérité en dépendent.
Je tiens quand-même à souligner que le Luxembourg aborde ces défis à partir d’une position de stabilité, devenue rare en Europe : une notation triple A, une gouvernance politique stable, un niveau d’endettement public maîtrisé et un climat social apaisé. Cette stabilité constitue un avantage compétitif majeur pour nos entreprises et pour l’attractivité du pays et nous la défendrons toujours.
L’enjeu aujourd’hui n’est pas de renouer avec n’importe quelle croissance, mais de bâtir une croissance durable, fondée sur une augmentation de la productivité et de la valeur ajoutée. Dans un contexte démographique et budgétaire contraint, nous ne pourrons pas préserver notre niveau de prospérité uniquement par une hausse du volume d’emplois ou des dépenses. Elle se fera surtout par une augmentation de la productivité. C’est précisément pourquoi le gouvernement mise fortement sur l’innovation, le numérique et l’intelligence artificielle comme leviers de productivité, au bénéfice des entreprises et de l’économie dans son ensemble. L’IA et les outils numériques permettent déjà aujourd’hui d’optimiser les processus industriels, la logistique, la recherche, ou encore la gestion de l’énergie, et leur potentiel ira encore croissant.
Pour accompagner cette transformation, l’État investit dans les infrastructures stratégiques nécessaires, notamment avec le déploiement d’un ordinateur quantique, MeluXina-Q, d’un nouveau superordinateur optimisé pour l’intelligence artificielle, MeluXina-AI et d’une AI Factory qui fonctionnera comme One-Stop-Shop pour l’accompagnement des entreprises en la matière. Ces infrastructures visent à soutenir la compétitivité de notre tissu économique, à faciliter l’accès des entreprises aux technologies de pointe et à renforcer la souveraineté technologique du pays.
À moyen terme, la durabilité de notre modèle passera donc par ce rééquilibrage : une croissance de qualité, tirée par l’innovation et la productivité, afin de préserver la prospérité du pays et la solidité de notre système social.
Réindustrialiser notre continent et augmenter notre souveraineté économique, tels sont les nouveaux mots d’ordre d’une politique européenne qui veut réagir face à un contexte international difficile. Comment l’Europe arrivera-t-elle à inverser la tendance de la désindustrialisation ? Que faire sur le plan national ? Les récentes annonces d’investissements industriels dans notre pays laissent-elles présager d’autres investissements à l’avenir ?
Réindustrialiser l’Europe et renforcer notre souveraineté économique sont des objectifs essentiels, mais leur mise en œuvre est complexe, dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques et des coûts énergétiques élevés. Pour inverser la tendance à la désindustrialisation, il faut créer des conditions qui stimulent les entreprises à investir. Cela implique un cadre stable et prévisible, des mesures concrètes pour accompagner nos ambitions climatiques et des politiques qui donnent confiance aux entreprises.
Au niveau européen, il est crucial de maintenir des mécanismes de protection pour les secteurs stratégiques, comme les allocations gratuites dans le cadre de l’ETS, jusqu’à ce que des instruments tels que le CBAM révisé soient pleinement opérationnels. Nous devons aussi développer des « lead markets » pour les produits décarbonés, en garantissant une demande prévisible et en simplifiant les règles. La recherche et l’innovation doivent rester au cœur de notre stratégie, notamment pour réduire notre dépendance aux matières premières critiques.
Sur le plan national, nous devons continuer à soutenir les investissements industriels par des politiques claires et cohérentes, en réduisant la bureaucratie et en misant sur la compétitivité. Le marché intérieur reste notre atout majeur : lever les barrières qui freinent les entreprises est indispensable pour renforcer la compétitivité et attirer des projets.
Nous soutenons également les entreprises en prenant en charge les frais de réseau d’électricité dès 2026. Nous ferons tout ce qu’on peut pour rester plus attractif que nos voisins, mais nous savons également qu’il ne sera pas possible de concurrencer avec les prix d’électricité et de gaz aux Etats-Unis ou en Asie. Les annonces récentes d’investissements industriels au Luxembourg sont encourageantes et montrent que notre pays reste attractif. Mais pour que cette dynamique se poursuive, nous devons offrir un environnement stable, des infrastructures adaptées et une vision à long terme. C’est ainsi que nous pourrons conjuguer réindustrialisation, transition écologique et souveraineté économique.
Le gouvernement issu des élections de 2023 a fait preuve de volonté politique pour pousser l’agenda de la simplification. Après son entrée en fonction fin 2024, la nouvelle Commission européenne annonçait plusieurs initiatives omnibus pour corriger et simplifier un cadre réglementaire qui nous semble avoir déraillé, surtout lors de la dernière législature. Quel bilan tirez-vous de ces travaux ? En outre, même si la surrèglementation a souvent son origine au niveau européen, le potentiel d’action contre la surrèglementation et en faveur de la simplification administrative au niveau national est réel. Quelles sont vos priorités en la matière ?
La simplification est une priorité absolue, tant au niveau européen qu’au niveau national. Les initiatives « omnibus » de la Commission européenne vont dans la bonne direction : corriger et simplifier un cadre réglementaire devenu trop complexe, notamment en matière de reporting extra-financier, de chaînes d’approvisionnement (CSDDD) ou de mécanisme d’ajustement carbone (CBAM). Nous soutenons pleinement ces objectifs, car il est essentiel de protéger les droits humains et l’environnement tout en réduisant la charge administrative, en particulier pour les PME. La Commission vise une réduction d’au moins 25 % de cette charge, ce qui est ambitieux et nécessaire.
Je tiens aussi à souligner notre approche qui consiste à échanger en permanence avec les chambres professionnelles et les fédérations, pour adapter nos mesures aux demandes du terrain. Dans ce contexte, nous avons reçu un grand nombre de suggestions, notamment de la FEDIL.
Sur le plan national, nous avons déjà lancé plusieurs mesures concrètes pour alléger les formalités et améliorer l’efficacité des procédures. Parmi elles :
- Une procédure unique et intégrée pour la création d’entreprise, harmonisée avec la CCSS et l’AED, afin que le demandeur n’ait plus qu’une seule démarche à accomplir.
- L’extension du cadastre commercial à toutes les zones d’activité économique pour optimiser leur utilisation et améliorer les infrastructures.
- Le développement d’un outil en ligne avec la Chambre de Commerce pour accompagner les PME dans le cadre du nouveau reporting volontaire européen (VSME).
- La simplification des aides d’État et l’introduction de mesures plus souples pour les PME.
Notre objectif est clair : réduire la bureaucratie, renforcer la proportionnalité des règles et créer un environnement favorable à la compétitivité. Ces efforts nationaux complètent les priorités européennes et traduisent notre volonté politique de « faire simple » pour libérer le potentiel des entreprises. Et je tiens à réaffirmer l’engagement du gouvernement et de mon ministère à poursuivre, de façon continue, les efforts en matière de simplification administrative, notamment via les travaux menés au sein de la Direction générale PME, simplification administrative, artisanat et commerce.
L’intervention étatique récente sur les investissements de réseau a envoyé un signal fort aux entreprises. Comment le gouvernement envisage-t-il, au-delà de cette mesure ponctuelle, d’assurer une visibilité pluriannuelle sur les coûts de réseau et d’électricité, élément-clé pour sécuriser les décisions d’investissement industriel ?
Le gouvernement a toujours défendu des prix énergétiques compétitifs pour les entreprises au Luxembourg et continuera à le faire. Un tarif de l’électricité attractif est indispensable à la compétitivité de nos entreprises comme au pouvoir d’achat des ménages.
C’est dans cette logique que nous avons décidé de soutenir de manière substantielle les coûts de réseau à partir de 2026. L’État prend en charge une partie des investissements liés au renforcement du réseau, pour un montant total de 150 millions d’euros pour l’année 2026. Surtout, cet engagement s’inscrit dans la durée : nous avons acté un soutien d’au moins trois ans.
Cette visibilité pluriannuelle est essentielle. Elle permet aux entreprises de planifier leurs investissements industriels en s’appuyant sur une meilleure prévisibilité des coûts énergétiques, tout en assurant que les infrastructures électriques continuent d’évoluer au rythme des besoins du pays.
La décarbonation est de plus en plus un critère d’attractivité industrielle. Comment le Luxembourg peut-il se positionner comme un site industriel crédible pour des investissements bas-carbone, alors que les besoins en infrastructures énergétiques, en financements et en compétences augmentent rapidement ?
La décarbonation est en effet un facteur déterminant de l’attractivité industrielle, et le Luxembourg se positionne clairement pour accueillir des investissements bas‑carbone. Notre nouvelle aide “décarbonation”, lancée en 2025, en est une preuve concrète : elle soutient l’électrification des procédés industriels existants et permet de combler les déficits de financement sur dix ans. A l’issue d’un appel d’offres concurrentielles lancé par le ministère de l’Economie, six projets ont été retenus, pour un montant de plus de 100 millions d’euros d’aides octroyées aux entreprises bénéficiaires, illustrant l’engagement envers nos entreprises. Nous sommes d’ailleurs en train d’examiner les possibilités de prolonger ce régime d’aides.
De plus, l’entrée en vigueur, début janvier 2026, de la nouvelle loi environnement, qui subventionne désormais les investissements matériels en décarbonation, efficacité énergétique et énergies renouvelables, renforce encore cet écosystème. Cette aide CAPEX est un outil concret pour moderniser rapidement les infrastructures industrielles et améliorer leur performance carbone.
Parallèlement, nous préparons le nouveau cadre européen CISAF (Clean Industrial Deal State Aid Framework), qui offrira davantage de flexibilité pour soutenir les technologies propres et réduire le coût de l’électricité pour les industries fortement consommatrices, en échange d’investissements en décarbonation. Parmi les axes de travail : l’accélération du déploiement des énergies renouvelables, des mesures temporaires pour réduire le coût de l’électricité des entreprises fortement consommatrices en contrepartie d’investissements obligatoires en décarbonation, ainsi qu’un soutien ciblé aux technologies clés comme l’hydrogène propre.
Au niveau des infrastructures, nous investissons aussi, d’une part dans l’expansion du réseau d’électricité, et d’autre part dans l’hydrogène renouvelable : une nouvelle ligne 380kV pour l’électricité verra ainsi le jour, qui permettra d’augmenter sensiblement les capacités du réseau et nous avons aussi lancé des projets transfrontaliers en matière d’hydrogène.
Grâce à cet ensemble cohérent de mesures, allant des aides ciblées, à la modernisation réglementaire, et tout en faisant évoluer nos infrastructures énergétiques, notre souhait est de créer un environnement clair, compétitif et propice à l’industrialisation bas‑carbone.
Les appels à projets prévus par la nouvelle loi RDI marquent une évolution vers une approche plus stratégique de l’innovation. Quelles seront les premières priorités thématiques et comment le ministère veillera-t-il à ce que les appels à projets soient suffisamment simples, rapides et adaptés aux réalités des entreprises, en particulier des PME industrielles, afin d’éviter un effet dissuasif lié à la complexité administrative ?
Avec la nouvelle loi RDI, nous avons prévu de travailler encore davantage avec des appels à projets thématiques, car nous avons pu constater que ces appels trouvent un bon écho auprès des entreprises. Les premiers appels à projets seront concentrés sur des thématiques stratégiques pour le pays : transition énergétique et climatique, technologies numériques avancées, communication 5G et projets répondant à des défis sociétaux prioritaires, tels que soutenus via la plateforme Research Industry Collaboration qui structure déjà ces axes thématiques et renforce la collaboration entre industrie et recherche publique. Mais notre ambition ne s’arrête pas à définir des priorités : nous voulons des appels accessibles, rapides et efficaces. C’est pourquoi nous simplifions les procédures, renforçons l’accompagnement de Luxinnovation et donnons une attention particulière aux PME, conformément à l’esprit de la réforme qui vise à stimuler l’investissement privé et à faciliter l’accès des petites entreprises aux aides RDI. En clair, nous espérons créer un environnement stimulant les entreprises à innover, grâce à moins de complexité, plus de lisibilité et des objectifs clairs pour avoir encore davantage d’impact.
La préférence européenne est de plus en plus évoquée pour réduire certaines dépendances stratégiques et, éventuellement, soutenir temporairement des industries à risque. Quelle est la position du gouvernement luxembourgeois sur de telles mesures, et quels secteurs devraient, le cas échéant, être prioritaires, tout en préservant ouverture, innovation et intégration dans les chaînes de valeur européennes et mondiales ?
La réduction des dépendances stratégiques est un enjeu réel pour l’Europe, mais c’est important que toute forme de « préférence européenne » reste ciblée, proportionnée et compatible avec l’ouverture qui fait la force de notre économie. La priorité doit aller à des secteurs véritablement stratégiques comme les technologies propres, les énergies renouvelables, la décarbonation industrielle, les matières premières critiques, les semi‑conducteurs, ainsi que les industries à forte intensité énergétique qui doivent pouvoir se décarboner progressivement. C’est d’ailleurs dans cette optique que le mécanisme de filtrage des investissements a été pensé au niveau européen.
C’est aussi pour cette raison qu’au niveau européen, le gouvernement soutient tous les instruments visant à renforcer la résilience industrielle, comme le nouveau CISAF, le successeur du cadre TCTF (Temporary Crisis and Transition Framework) qui encadre les aides d’État pour soutenir l’industrie propre, la décarbonation et les technologies propres ou encore la future loi sur l’accélérateur industriel, qui permettra d’accélérer les projets industriels, tout en stimulant la demande pour des produits décarbonés fabriqués en Europe.
Toutefois, notre position reste claire : le marché unique doit rester le moteur central de notre compétitivité. Cela implique non seulement d’éviter une fragmentation protectionniste, mais aussi de supprimer les obstacles persistants au sein du marché intérieur, afin de garantir une concurrence équitable et une intégration profonde dans les chaînes de valeur européennes et mondiales. Le Luxembourg est ouvert à des mesures ciblées lorsqu’elles renforcent la souveraineté économique de l’Europe, mais ces mesures doivent toujours aller de pair avec innovation, ouverture et intégration, qui sont les véritables clés de la compétitivité européenne à long terme.
Le marché unique reste loin d’être pleinement accompli, avec des obstacles persistants. Quelle est la position du gouvernement luxembourgeois pour lever ces obstacles, et quelles sont ses priorités pour renforcer l’intégration européenne ?
Les restrictions territoriales de l’offre (RTO) illustrent de manière très concrète l’absence d’intégration au sein du marché intérieur européen. La Commission européenne les classe même dans le top 10 des barrières à supprimer dans le cadre de sa nouvelle stratégie « Marché intérieur ».
En effet, ces pratiques commerciales qui empêchent les distributeurs de choisir librement leurs fournisseurs peuvent entraîner d’importantes différences de prix entre les pays pour les mêmes marchandises, générant des surcoûts. Ce sont principalement les PME et les consommateurs qui en payent les frais. D’après une enquête de la Commission européenne menée en 2020, les RTO génèreraient, au niveau européen, des surcoûts d’environ 14 milliards d’euros par an, dont les consommateurs font principalement les frais. De telles barrières au sein du marché intérieur de l’Union européenne génèrent des frustrations chez les citoyens et les entreprises européennes que l’on ne peut ignorer. Le géoblocage, qui empêche les consommateurs d’acheter ou de se faire livrer comme ils le pourraient dans des pays voisins, pourtant situés à seulement quelques kilomètres, est un exemple concret de restriction territoriale de l’offre.
Pour éviter ce genre de barrière, il faut absolument plaider pour l’adoption de règles communes aux 27 États-membres de l’Union. Le Luxembourg, ainsi que la Belgique et les Pays-Bas sont activement montés au créneau à ce sujet depuis près de 20 ans déjà et fin septembre 2025, ces efforts des pays du Benelux ont été soutenus par plusieurs autres pays, dont l’Autriche, la Tchéquie, la Grèce, la Slovénie et la Croatie, qui ont présenté une position commune allant dans le même sens.
Interview donnée le 27 janvier 2026