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Monsieur Guillon, vous avez pris la direction générale du Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST) en septembre 2025, après une carrière scientifique et académique menée notamment en Allemagne. Pouvez-vous revenir sur les principales étapes de votre parcours et nous dire ce qui vous a convaincu de rejoindre le Luxembourg et de prendre la tête du LIST ?
Mon parcours s’est construit sur des thématiques de recherche variées, la poursuite de l’excellence ainsi qu’une adéquation entre mes aspirations et les différents rôles que j’ai assumés. Ingénieur et scientifique de formation, j’ai travaillé pendant de nombreuses années dans des environnements académiques et internationaux, notamment en Allemagne, sur les matériaux et les technologies avancées. Cela m’a permis de comprendre les évolutions et besoins de secteurs comme l’électronique, les énergies renouvelables, la mobilité etc. J’ai eu ainsi l’occasion de diriger de grandes équipes multidisciplinaires et de développer des collaborations avec le monde industriel.
Ce qui m’a toujours intéressé, au-delà d’une meilleure compréhension des phénomènes qui est le but premier de la science, est la manière dont une découverte ou une technologie peut se transformer en impact concret. L’excellence scientifique prend toute sa valeur lorsqu’elle permet de développer de nouveaux outils, de nouvelles solutions, d’améliorer des procédés ou de répondre à des enjeux économiques et sociétaux.
C’est précisément ce qui m’a attiré au Luxembourg et au LIST. Le pays a construit en quelques décennies un écosystème de recherche et d’innovation particulièrement dynamique. Sa taille constitue un avantage : elle favorise la proximité entre recherche publique, entreprises, institutions et acteurs financiers, et permet de créer rapidement des collaborations.
Le modèle du LIST m’a également convaincu. La multidisciplinarité et l’interdisciplinarité sont des éléments clés de la réussite du centre de recherche public dans les sciences naturelles et de l’ingénieur. En effet, de nombreux défis sont complexes par nature et nécessitent une approche holistique, combinant différentes approches, contraintes et perspectives. De plus, il faut souvent transposer des méthodes développées dans un domaine pour les appliquer dans un autre.
Enfin, je rejoins le LIST à un moment où l’Europe doit renforcer sa compétitivité et sa souveraineté technologique. Je souhaite contribuer à cette dynamique en consolidant l’excellence scientifique du LIST, sa visibilité au niveau national et international, mais surtout en augmentant encore son impact économique, technologique et sociétal.
Avec son plan pluriannuel 2026-2029, baptisé « Ambition 2030 », le LIST s’est doté d’une nouvelle feuille de route dans un contexte marqué à la fois par les transitions écologique et numérique et par une compétition technologique mondiale accrue. Quels en sont les grands axes et sur quels domaines souhaitez-vous concentrer prioritairement les moyens et les compétences du LIST dans les années à venir ?
« Ambition 2030 » repose sur une idée simple d’économie de moyens: nous ne pouvons pas nous engager partout. Nous devons concentrer nos compétences et nos investissements là où le LIST peut atteindre une masse critique et créer une véritable valeur pour le Luxembourg et l’Europe.
Le LIST structure donc sa stratégie autour de trois grands axes d’impact : l’environnement naturel, l’environnement bâti et l’environnement industriel. L’objectif est de concentrer nos efforts de recherche et d’innovation sur des défis sociétaux majeurs comme le changement climatique, les villes durables, la mobilité intelligente, l’énergie propre ou encore la fabrication durable. Cette approche vise à renforcer la capacité du LIST à transformer rapidement les résultats scientifiques en solutions concrètes, utiles pour les entreprises, les pouvoirs publics et la société.
Trois priorités transversales complètent cette approche : l’espace, l’intelligence artificielle ainsi que la sécurité et la défense. Elles correspondent à des enjeux stratégiques pour l’Europe, mais aussi à des opportunités de développement pour les entreprises luxembourgeoises.
Enfin, nous voulons renforcer notre impact économique. Cela signifie travailler plus étroitement avec les entreprises, accélérer la valorisation des résultats de recherche, soutenir l’entrepreneuriat technologique et participer activement aux grands programmes européens.
Notre ambition est donc de produire une recherche d’excellence reconnue internationalement, tout en veillant à ce qu’elle se traduise en technologies, en nouvelles entreprises et en compétitivité accrue. Tout cela pour contribuer à la diversification de l’économie, au développement durable et à la résilience du Luxembourg.
Les questions de souveraineté technologique et de résilience occupent aujourd’hui une place croissante dans le débat européen. La FEDIL plaide notamment pour une préférence européenne ciblée dans les secteurs stratégiques où des dépendances critiques peuvent fragiliser notre économie. Dans ce contexte, le LIST a identifié trois priorités transversales : l’espace, l’intelligence artificielle ainsi que la sécurité et la défense. Quel rôle le LIST entend-il jouer dans ces domaines et quelles opportunités peuvent-ils représenter pour l’économie et les entreprises luxembourgeoises ?
Pour une économie aussi ouverte que celle du Luxembourg, la souveraineté ne signifie pas tout produire soi-même. Elle signifie pouvoir maîtriser certaines technologies critiques, être un acteur incontournable pour certains éléments de la chaîne de valeur, diversifier ses dépendances et disposer des compétences nécessaires pour prendre des décisions stratégiques.
C’est dans cette perspective que nous avons identifié l’espace, l’intelligence artificielle et la sécurité et défense comme trois priorités transversales.
Dans le spatial, le Luxembourg bénéficie déjà d’un positionnement international reconnu, notamment grâce à notre European Space Resources Innovation Centre (ESRIC). Le LIST peut également contribuer à cette dynamique dans des domaines comme l’exploitation des données spatiales, l’observation de la Terre, les télécommunications, l’IA ou les matériaux avancés. Les applications dépassent largement le secteur spatial : environnement, logistique, infrastructures ou industrie peuvent également en bénéficier.
Pour l’intelligence artificielle, notre ambition est de développer une IA de confiance, robuste, explicable et orientée vers des usages concrets. Le LIST est membre fondateur de la Luxembourg AI Factory. Au total, près de 140 chercheurs et ingénieurs travaillent dans le domaine de l’IA au LIST. Pour les entreprises, l’enjeu n’est pas simplement d’adopter l’IA, mais d’identifier les applications capables de créer une véritable valeur : optimisation des processus, maintenance prédictive, gestion des données, cybersécurité ou efficacité énergétique.
Enfin, le LIST peut contribuer aux enjeux de sécurité et de défense par ses compétences en cybersécurité, protection des infrastructures critiques, matériaux ultralégers, résistants et fonctionnels, capteurs avancés, systèmes autonomes et gestion sécurisée des données. De nombreuses technologies développées dans ces domaines ont d’ailleurs des applications duales.
Pour les entreprises luxembourgeoises, ces priorités représentent des opportunités d’accéder à de nouvelles technologies, de développer des compétences et de participer à des programmes européens stratégiques. Notre rôle est d’accompagner et soutenir les capacités d’innovation et de compétitivité du tissu économique luxembourgeois.
Le LIST se positionne comme un trait d’union entre la recherche et l’industrie, avec l’ambition de transformer l’excellence scientifique en solutions concrètes pour l’économie. Pourtant, le passage de la recherche à l’innovation commercialisable reste l’un des grands défis européens. Comment peut-on accélérer ce processus ? Et comment associer davantage les entreprises luxembourgeoises, notamment les PME, à des projets collaboratifs de recherche et d’innovation ?
Pour accélérer le processus, il faut notamment rapprocher les chercheurs et les entreprises beaucoup plus tôt.
Une technologie a davantage de chances d’aboutir lorsqu’elle répond dès le départ à un besoin industriel clairement identifié. Le dialogue avec l’entreprise ne doit donc pas commencer lorsque la technologie est finalisée, mais dès les premières étapes de développement.
Pour une PME, investir dans une technologie émergente représente cependant un risque. Les coûts peuvent être importants, le retour sur investissement incertain et les compétences difficiles à mobiliser en interne. C’est précisément là que le LIST peut jouer un rôle de facilitateur, en mettant à disposition des plateformes technologiques, des environnements de test, des démonstrateurs et des compétences scientifiques.
Nous devons également simplifier l’accès aux collaborations et aux financements. Une PME ne dispose pas toujours des ressources nécessaires pour monter un projet national ou européen complexe. Des formats plus agiles, des projets pilotes ciblés et un accompagnement renforcé peuvent permettre de réduire cette barrière à l’innovation.
Le Luxembourg possède un avantage important : la proximité de son écosystème. Il est possible de mettre rapidement autour de la table entreprises, chercheurs, start-up, investisseurs et acteurs publics. Nous devons exploiter cette agilité et être pragmatiques.
Le LIST vient de créer un « Partnership and Venture Office » centralisé afin de renforcer la valorisation de la recherche, le transfert de technologies et la gestion de la propriété intellectuelle. Qu’attendez-vous concrètement de cette nouvelle structure ?
La création du Partnership and Venture Office répond à une conviction très pragmatique : une recherche d’excellence ne crée son plein impact que si nous sommes capables d’en transformer les résultats en innovations, en partenariats industriels ou en nouvelles activités économiques.
Le premier objectif est de créer une continuité entre la recherche et la valorisation. Lorsqu’un résultat présente un potentiel, nous devons pouvoir l’identifier rapidement, protéger la propriété intellectuelle lorsque cela est pertinent, puis choisir le meilleur chemin de valorisation : licence, co-développement, partenariat stratégique ou création d’une spin-off. La propriété intellectuelle est un actif stratégique. Nous devons donc la protéger et la valoriser.
Le Partnership and Venture Office doit également rendre la collaboration avec les entreprises plus simple. Les industriels attendent des interlocuteurs clairs, réactifs et capables de comprendre à la fois les enjeux scientifiques et les contraintes du marché. Notre mission et structure organisationnelle nous permettent de proposer différents modèles d’interaction avec nos partenaires. Une structure centralisée doit contribuer à fluidifier ces interactions et les processus contractuels. C’est ce que confirme les plus de 500 projets en cours au LIST.
L’Europe dispose d’une recherche scientifique de premier plan, mais peine encore trop souvent à transformer cette excellence en leadership industriel et technologique. Face aux investissements massifs réalisés notamment aux États-Unis et en Asie, que faudrait-il changer pour accélérer le passage de la recherche à l’industrialisation ? Le Luxembourg dispose-t-il, selon vous, d’atouts particuliers pour jouer un rôle dans cette course à l’innovation ?
L’Europe possède des bases scientifiques extrêmement solides. Notre principal défi est aujourd’hui de passer plus rapidement de l’excellence scientifique à l’échelle industrielle.
Le Luxembourg soutient fortement la recherche en amont, mais les étapes intermédiaires restent plus difficiles à financer :
démonstration, prototypage, validation et montée en échelle. C’est pourtant à ce stade que se joue une grande partie de la compétitivité future d’une technologie.
Nous devons donc mieux couvrir ce passage entre recherche et marché, avec davantage de continuité dans les financements et une meilleure mobilisation des capitaux publics et privés. Il faut également accepter davantage de risque technologique et industriel lorsque nous travaillons sur des technologies stratégiques.
La vitesse est un autre facteur déterminant. Une start-up deeptech ou une PME technologique doit pouvoir accéder rapidement aux financements, aux infrastructures de test, aux compétences et aux premiers marchés. La simplification des dispositifs européens et nationaux est donc essentielle.
Nous ne devons pas chercher à reproduire les modèles des grandes puissances industrielles. Notre avantage peut être l’agilité : identifier des domaines stratégiques, y construire rapidement des compétences notamment en attirant des talents et connecter efficacement recherche, industrie et financements. C’est là que le LIST peut agir comme catalyseur et aider les entreprises à accéder aux technologies qui détermineront leur compétitivité demain.
C’est l’ambition de nos Innovation Accelerators : transformer des résultats de recherche prometteurs en solutions répondant aux besoins du marché, avec les futurs utilisateurs dès le départ. Les six accélérateurs retenus couvrent la construction circulaire, les solutions biodigitales pour la santé et le bien-être, les revêtements avancés, la gestion intelligente de l’eau, les jumeaux numériques urbains et les composites durables pour la mobilité. Ils doivent déboucher sur des démonstrateurs, des partenariats industriels, des licences ou de nouvelles activités entrepreneuriales.
Le LIST mène aujourd’hui plusieurs centaines de projets de recherche dans des domaines extrêmement variés. Si vous deviez en retenir trois qui vous enthousiasment particulièrement ou qui pourraient, selon vous, avoir un impact significatif sur l’industrie luxembourgeoise dans les prochaines années, lesquels choisiriez-vous et pourquoi ?
Il est difficile de n’en retenir que trois sur plus de 500, mais je citerais trois domaines qui illustrent particulièrement bien notre ambition.
Le premier concerne l’intelligence artificielle de confiance appliquée à l’industrie. Nous travaillons avec des partenaires industriels sur des solutions de maintenance prédictive, d’optimisation énergétique et de cybersécurité pour les infrastructures critiques. L’objectif est très concret : réduire les arrêts de production, améliorer l’efficacité énergétique et renforcer la résilience industrielle grâce à des outils d’IA robustes et explicables.
Le deuxième domaine est celui des matériaux avancés et des procédés bas carbone. Le LIST développe, avec des partenaires industriels luxembourgeois et européens, des solutions autour des matériaux fonctionnels pour l’énergie et la fabrication durable, du recyclage, de l’économie circulaire. Ces travaux auront un impact direct sur des secteurs clés comme la construction, les transports ou l’énergie.
Enfin, je citerais les technologies spatiales et l’exploitation des données d’observation de la Terre. En collaboration avec l’écosystème spatial luxembourgeois, nous développons des applications utilisant l’IA et les données satellitaires pour le suivi environnemental, la gestion d’infrastructures ou l’anticipation des risques climatiques. C’est un domaine où le Luxembourg peut réellement jouer un rôle différenciant à l’échelle européenne.
Ces exemples illustrent une conviction forte : les innovations les plus porteuses naissent souvent à l’intersection des disciplines. En faisant converger IA, données, matériaux, environnement, ingénierie et spatial, nous pouvons créer de nouvelles solutions et opportunités pour les entreprises luxembourgeoises.