En 2020, les confinements liés au COVID-19 ont fait chuter la demande mondiale de pétrole de près de 9 millions de barils par jour (mb/j) selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Ce choc de demande était relativement homogène : riches ou pauvres, tous les pays ont vécu la même expérience d’une activité à l’arrêt, imposée par les gouvernements, non par les prix.

Six ans plus tard, la nature du choc est radicalement différente. Les attaques contre les infrastructures du Golfe Persique et la fermeture effective du détroit d’Ormuz ont amputé l’offre mondiale de plus de 10 mb/j en mars 2026 – ce que l’AIE qualifie de « choc d’offre pétrolière le plus grave de l’histoire ». La part de cette baisse de l’offre qui ne peut être compensée à court terme, ni par une hausse de la production ailleurs, ni par un recours aux réserves stratégiques forcément limitées, se traduit par une tension sur les prix. Ces prix reflètent à la fois la rareté physique et les anticipations des marchés ainsi que la vitesse de déstockage des réserves. Et c’est ce signal de prix qui, progressivement, force une réduction de la demande : plus l’interruption dure, plus le mécanisme s’emballe.

C’est là que réside la différence cruciale entre les deux crises. Les confinements réduisaient la consommation partout à la fois. Le choc de prix de 2026, lui, frappe de manière profondément asymétrique. Les économies émergentes ou moins développées – plus dépendantes des importations d’hydrocarbures et disposant de moindres marges budgétaires – réagiront bien plus violemment à la hausse des cours. Inflation, croissance fortement freinée, instabilité sociale : les conséquences y sont plus importantes qu’en Occident, où les amortisseurs semblent plus solides.

Partout dans le monde, les entreprises réduiront leur consommation d’énergie au fur et à mesure que l’activité économique se contracte ; elles contribueront cependant à amplifier ce ralentissement en étant contraintes soit de répercuter leurs hausses de coûts sur leurs prix de vente, soit d’accepter une compression de leurs marges.

S’agissant des ménages, la tentation de maintenir leur demande d’énergie à tout prix doit être examinée avec lucidité. Des mesures ciblées à l’intention des ménages à revenus modestes sont légitimes et nécessaires. Mais vouloir compenser à tout prix et de manière indifférenciée cette perte de pouvoir d’achat que nous espérons temporaire, reviendrait à nier le signal du marché. Ce signal est douloureux, mais réel : il y a moins de pétrole et de gaz disponibles dans le monde, et cette pénurie entraîne, dans son sillage, des tensions sectorielles, notamment dans les transports, la pétrochimie et certaines chaînes agricoles. Dissimuler ce signal aux consommateurs plus aisés ne ferait qu’aggraver le déficit global et maintenir des prix encore plus élevés pour ceux qui ne peuvent s’en prémunir.

Pour nos responsables politiques, se cantonner à satisfaire la population, en cherchant à préserver à tout prix et sans considération de critères sociaux le pouvoir d’acheter – y compris ce qui vient à manquer – en espérant que la crise les épargnera, n’est pas une posture tenable. Dans cet ordre d’idée, d’éventuelles mesures visant à atténuer l’impact de la crise sur les prix des produits énergétiques concernés devraient s’accompagner d’incitations à renforcer la sobriété énergétique.

Il ne faut pas oublier que les pays qui souffrent le plus de ce choc sont aussi des partenaires commerciaux dont nos économies dépendent.
Tout paquet de mesures anti-crise doit allier sensibilité à la situation globale, sélectivité et prudence économique, sans pour autant oublier les objectifs de transition énergétique.

René Winkin
Directeur de la FEDIL