Le souci de diversification économique accompagne historiquement le développement de l’économie luxembourgeoise. Cette stratégie, classique pour une économie ouverte de petite taille, s’est renforcée face à la crise sidérurgique de la fin des années soixante-dix, puis fut relancée dans les années 1990-2000 au fur et à mesure que le secteur financier apparaissait dominant. Aujourd’hui encore, la faible part de l’industrie par rapport aux activités de services est une préoccupation majeure, y compris de la jeune génération dont la représentation dans la Commission économique du Parlement des Jeunes m’a récemment invité à en discuter.

En trente ans, la part de la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans l’ensemble de l’économie luxembourgeoise est passée de 12% en 1995 à seulement 5% en 2024. La part du secteur financier reste majeure, proche de 25%, mais ce sont surtout les divers services (IT, services aux entreprises…) qui ont pris une ampleur considérable. Certes, ces données devraient être corrigées, car certaines fonctions liées à l’industrie ont été externalisées dans des bureaux d’étude. Le fait est que le Luxembourg suit ainsi une tendance à la désindustrialisation relative, commune à nombre d’économies avancées à l’exception notable de l’Allemagne, de la Suisse et du Nord de l’Italie. Trois types d’inquiétudes et d’enjeux méritent d’être soulignés à cet égard.

Premièrement, la place dominante du secteur financier et de ses services connexes expose l’économie, et en particulier l’emploi et les recettes publiques à un risque si le secteur est touché par une crise. La seule part de la finance n’est toutefois pas un indicateur suffisant pour évaluer ce problème sachant qu’une certaine hétérogénéité des activités financières (fonds d’investissement, activités bancaires internationales, gestion de patrimoine, conseil en investissement) constitue une forme de diversification intra sectorielle. Ces spécialités peuvent avoir des réactions conjoncturelles différentes. Un autre risque identifié par les économistes est celui où un secteur dominant et performant, ici le secteur financier, attire l’essentiel des ressources en se permettant notamment des coûts et des rémunérations plus élevées. D’autres secteurs, comme les industries manufacturières, fortement contraints par la concurrence internationale pourraient voir leur compétitivité se dégrader en cas de diffusion des coûts salariaux élevés à leur activité. Du fait de son accès à un assez large bassin d’emploi régional, ce phénomène semble modéré pour l’économie luxembourgeoise. Par ailleurs, bien qu’il ne soit pas nouveau, le risque de délocalisation (offshoring) des activités de services aux entreprises s’impose plus que jamais dans l’agenda des chercheurs en économie et en management sous l’effet conjugué de la digitalisation et du développement de l’intelligence artificielle. Des travaux académiques récents, collectés par l’OCDE, se penchent sur la possibilité d’une nouvelle vague de délocalisation, liée au numérique. Il s’avère que les économies émergentes se concentrent désormais sur l’attraction d’emplois dans les services à forte valeur ajoutée (tels que la comptabilité et la banque) et non plus uniquement sur les emplois dans le secteur manufacturier.

Deuxièmement, dans une perspective de long terme, c’est dans le secteur industriel que les gains de productivité du travail ont été les plus forts dans toutes les économies avancées. Si cette augmentation de la performance a été synonyme de pertes d’emplois, comme dans la sidérurgie, elle vient du progrès technique, des innovations qui sont la source de la croissance de la valeur ajoutée, de l’élévation du niveau de vie et du financement de la protection sociale. Les activités liées aux services aux personnes sont fondamentales pour le bien-être de la population, mais n’engendrent pas autant de gains productifs que l’industrie. Or, les économies européennes font face depuis au moins une quinzaine d’années à un net ralentissement des gains de productivité. Et comme s’en inquiète le Comité National de la Productivité, l’économie luxembourgeoise n’est pas épargnée par ce phénomène.

Troisièmement, la diversification par le développement industriel rejoint la stratégie de développement durable dans un contexte géopolitique très tendu. Après le mirage d’une économie totalement post-industrielle assortie d’une grande fragmentation géographique des processus de production, des secteurs industriels innovants sont stratégiques pour la dynamique de croissance : nouveaux matériaux, transports peu carbonés, aéronautique de défense, durabilité des matériaux, économies d’énergie, économie circulaire…

Face à l’impératif de diversification, quels sont les leviers pour une petite économie très intégrée à l’économie européenne et ayant une tradition d’attractivité ?

La diversification économique va de pair avec les capacités productives sophistiquées pour des produits plus complexes s’appuyant sur des réseaux denses. Ainsi, le développement de clusters industriels peut s’appuyer sur un « possible adjacent », en développant des points forts existants. Les politiques modernes d’innovation s’orientent vers le soutien de projets complémentaires engendrant des effets d’agglomération, facteur clé de l’attractivité, plutôt que sur l’illusion d’un planificateur omniscient qui installerait hors sol un nouveau secteur toujours qualifié d’avenir. En matière d’attractivité d’activités complémentaires et de concurrence des sites, le Luxembourg a un environnement et un savoir-faire qui peuvent rester propices.

La stratégie de diversification économique a nécessairement une dimension européenne. En matière de commerce international, la méthode des droits de douane « à la Trump » recueille un quasi-consensus défavorable parmi les économistes en raison de son coût et son inefficacité anticipée. Plus intéressant, le renforcement des clauses sociales et environnementales, existantes mais encore timides, dans les accords commerciaux permet une élévation des normes qui peuvent aussi être bénéfiques à l’ensemble des partenaires, notamment des économies émergentes.

Actuellement, l’Union européenne semble renouer avec une politique industrielle active visant la diversification et une plus grande autonomie en proposant un « Industrial Accelerator Act », qui introduit de la préférence européenne pour les marchés publics et les aides d’État dans des secteurs jugés stratégiques s’ils s’appuient sur des matériaux décarbonés. Son déploiement constituerait un signal fort en faveur de la stratégie de diversification.