À la tête de Luxinnovation depuis un an, Mario Grotz fait le point sur la transformation opérationnelle et organisationnelle de l’agence nationale de l’innovation, visant à renforcer l’efficacité et la cohérence de ses interventions.

En septembre 2018, nous vous avions interviewé pour L’Echo lors de votre prise de fonction à la présidence de Luxinnovation. Aujourd’hui, vous en êtes le CEO depuis mars 2025. En moins de dix ans, l’environnement économique et technologique a profondément évolué : montée en puissance de l’intelligence artificielle, la prise de conscience de devoir renforcer le secteur de la défense en Europe, sentiment croissant de surrèglementation, la question de la souveraineté technologique dans un monde global, hautement concurrencé …

Comment ces nouvelles priorités redéfinissent-elles concrètement votre mission d’agence nationale de l’innovation au Luxembourg et vos critères d’accompagnement des entreprises ?

Quand j’ai pris la présidence de Luxinnovation en 2018, notre mission consistait déjà à connecter les entreprises aux ressources dont elles avaient besoin pour innover. Ce qui a fondamentalement changé, c’est la vitesse et la profondeur des transformations auxquelles elles font face simultanément.

L’intelligence artificielle, la souveraineté technologique, la défense, la durabilité : ces sujets ne sont plus des tendances à surveiller, ce sont des réalités opérationnelles. Notre rôle d’agence nationale de l’innovation évolue en conséquence.

Au moment où j’ai pris mes fonctions de CEO en mars 2025, nous étions en train de vivre la fin d’une période de transition stratégique majeure pour Luxinnovation. Fruit d’une intense réflexion interne, soutenue, par nos membres – l’État luxembourgeois, la Chambre de Commerce, la Chambre des Métiers et la FEDIL – nous avons achevé ce processus de transformation opérationnelle et organisationnelle visant à renforcer l’efficacité et la cohérence de nos interventions.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus seulement un facilitateur de projets R&D : nous sommes un partenaire stratégique qui aide les entreprises à naviguer dans un environnement de plus en plus complexe.

Concrètement, cela signifie que nos critères d’accompagnement intègrent désormais des dimensions que nous n’aurions pas nécessairement mis en avant il y a dix ans : la résilience des chaînes de valeur, exacerbée par la crise du Covid, la conformité aux cadres réglementaires européens comme l’AI Act, ou encore la capacité à s’inscrire dans des écosystèmes de défense et de sécurité.

Nous aidons les entreprises à transformer ces contraintes en opportunités de différenciation.

Face à l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle, la Luxembourg AI Factory a été lancée fin 2025 comme un guichet unique pour accompagner les entreprises dans leur adoption de l’intelligence artificielle, alors même que beaucoup en sont encore au stade exploratoire. Au-delà des premiers diagnostics et actions de sensibilisation, comment comptez-vous structurer l’offre pour répondre à des besoins très hétérogènes – de la PME qui cherche des cas d’usage concrets au grand groupe confronté à des enjeux d’industrialisation et de gouvernance des données – et quels seront, selon vous, les indicateurs clés pour mesurer le succès de cette initiative dans les prochaines années ?

La Luxembourg AI Factory répond à un constat simple : les besoins des entreprises face à l’intelligence artificielle sont extrêmement hétérogènes. Ce qui signifie qu’une approche uniforme ne peut pas fonctionner. Une PME du secteur de la logistique qui cherche à automatiser un processus métier n’a pas les mêmes attentes qu’un acteur financier qui doit industrialiser des modèles tout en gérant des enjeux stricts de gouvernance des données.

Notre approche est donc modulaire. Le point d’entrée, au travers le diagnostic et la sensibilisation, est commun à tous. Mais la trajectoire d’accompagnement se personnalise rapidement en fonction du niveau de maturité, du secteur et des ambitions de chaque organisation. C’est aussi ce qui fait la force du consortium qui soutient cette AI FActory nationale (LuxProvide, l’Université du Luxembourg, le LNDS et le LIST, ndlr).

Pour les PME, nous travaillons à identifier des cas d’usage à fort impact et à faible complexité d’entrée. Pour les grandes entreprises, nous les connectons aux expertises techniques et aux partenaires capables de les accompagner sur des enjeux d’architecture de données, de conformité et de déploiement à l’échelle.

En termes d’indicateurs de succès, nous regarderons bien sûr le nombre d’entreprises accompagnées, mais surtout la qualité de la transformation engagée : combien ont effectivement déployé des solutions IA en production ? Combien ont développé des compétences internes durables ? Ce sont ces types d’indicateurs d’impact réel qui nous importent.

Vous évoquiez en 2018 le potentiel de l’Industrie 4.0. Huit ans plus tard, l’industrie manufacturière luxembourgeoise a-t-elle réellement franchi le cap de la transformation numérique, ou observe-t-on encore un écart entre les initiatives technologiques pilotes et leur déploiement à grande échelle ?

Je pense que la transformation digitale de l’industrie manufacturière luxembourgeoise a progressé, mais de manière inégale. Les grandes entreprises et certains acteurs de niche ont réalisé des avancées significatives. En revanche, pour une partie des PME industrielles, l’écart entre les projets-pilotes et le déploiement à grande échelle reste une réalité.

Cet écart n’est pas uniquement technologique. Il est souvent organisationnel et humain. Déployer une solution d’automatisation ou d’analyse de données à l’échelle d’une usine, cela suppose des compétences internes, une gestion du changement et des investissements que toutes les entreprises ne peuvent pas mobiliser seules.

C’est précisément là que des programmes comme Fit 4 Digital jouent un rôle essentiel : ils permettent d’accompagner les entreprises de manière structurée, avec un diagnostic, un plan d’action et un soutien financier. Le Luxembourg Digital Innovation Hub joue également un rôle-clé pour connecter les entreprises aux technologies et aux expertises disponibles à l’échelle européenne. La question n’est plus « faut-il se transformer ? », car c’est une évidence désormais acquise. La question est plutôt « comment accélérer le passage à grande échelle ? »

Le contexte géopolitique remet la défense au cœur des politiques d’innovation européennes avec d’importants budgets qui sont débloqués. Dans quels secteurs voyez-vous un potentiel concret de diversification pour les entreprises, et comment Luxinnovation peut-elle accompagner les entreprises vers ces nouveaux marchés ?

Le contexte géopolitique a profondément modifié la perception de la défense comme domaine d’innovation. Ce qui était perçu comme un secteur très spécifique, voire fermé, est aujourd’hui reconnu comme un moteur d’innovation à part entière, avec des retombées directes sur les technologies civiles.

Pour les entreprises luxembourgeoises, les opportunités concrètes se situent dans plusieurs domaines : les technologies spatiales, où le Luxembourg dispose déjà d’une position reconnue, la cybersécurité, les communications sécurisées, la logistique avancée et les systèmes embarqués. Ces secteurs bénéficient d’une demande croissante dans le cadre des programmes européens de défense, notamment via le Fonds européen de la défense.

Le rôle de Luxinnovation est d’aider les entreprises à comprendre ces marchés, à identifier les appels à projets pertinents et à construire les partenariats nécessaires – notamment avec des acteurs de la recherche et d’autres industriels européens. Il ne s’agit pas de transformer du jour au lendemain une PME en fournisseur de défense, mais d’identifier les compétences et technologies qu’elle possède déjà et qui peuvent trouver une application dans cet écosystème.

Nous travaillons pour cela en étroite collaboration, depuis plusieurs années, avec la Direction de la Défense du ministère des Affaires étrangères et européennes, de la Défense, de la Coopération et du Commerce extérieur. Cette collaboration a, par exemple, abouti à la publication, depuis 2022, d’un catalogue présentant les acteurs de l’industrie de défense luxembourgeoise. Dans la toute première édition, nous avions recensé une quarantaine d’acteurs publics et privés. En 2025, 109 entités y étaient présentes, soit presque le triple.

Ce chiffre seul illustre le dynamisme du secteur, ainsi qu’une visibilité accrue auprès du grand public et des acteurs économiques.

Cet enthousiasme peut également se mesurer à la participation des entités nationales aux appels de projets européens. En 2021, lors du lancement du premier appel à projets du Fonds européen de la défense, neuf entreprises luxembourgeoises étaient impliquées dans 13 projets. En 2024, 20 entreprises ont participé à 28 projets.

L’innovation repose à la fois sur la disponibilité de talents hautement qualifiés et sur des capacités d’investissement importantes, notamment pour passer du pilote à l’industrialisation. Dans un pays à taille de marché limitée comme le Luxembourg, ces deux facteurs peuvent constituer des contraintes. Comment évaluez-vous aujourd’hui la capacité du pays à mobiliser les compétences et les financements nécessaires pour soutenir des projets technologiques ambitieux ?

Cette question des compétences et du financement est évidemment centrale, encore plus pour un pays de petite taille avec un marché du travail sous tension dans les profils technologiques. Le passage d’un projet-pilote à l’industrialisation requiert des investissements que beaucoup d’entreprises ne peuvent pas assumer seules.

Cela ne m’empêche pas de rester optimiste. D’abord parce que le Luxembourg a su construire un écosystème de financement de l’innovation qui est, proportionnellement à sa taille, particulièrement dense : aides nationales à la RDI, programmes Fit 4, accès aux financements européens via Horizon Europe ou les fonds structurels… Nous accompagnons les entreprises pour qu’elles mobilisent ces ressources de manière combinée et cohérente.

Sur les compétences, la réponse ne peut pas être uniquement nationale. Le Luxembourg a toujours fonctionné avec une main-d’œuvre internationale, et c’est une force. Notre rôle est aussi d’aider les entreprises à se connecter aux talents disponibles en Europe, et à construire des partenariats avec des centres de recherche qui leur apportent l’expertise dont elles ont besoin sans devoir tout internaliser.

Luxinnovation, notamment à travers Luxembourg Trade & Invest, accompagne les entreprises internationales qui envisagent le Luxembourg comme point d’ancrage européen. Dans un contexte de concurrence accrue entre États pour attirer les entreprises technologiques, comment le Luxembourg peut-il renforcer son attractivité et convaincre davantage d’entreprises étrangères innovantes de s’implanter durablement sur son territoire ?

Le Luxembourg dispose d’atouts réels et différenciants pour attirer des entreprises technologiques internationales : stabilité politique et juridique, cadre fiscal compétitif, position centrale en Europe, infrastructure numérique de qualité et un écosystème financier mature. Ce ne sont pas des arguments de façade, ce sont des réalités que les entreprises avec lesquelles nous sommes en relation via l’initiative Luxembourg Trade & Invest, portée par les Luxembourg Trade and Investment Officies et nos ambassades, confirment régulièrement.

Mais la concurrence entre États s’est effectivement intensifiée, et nous ne pouvons pas nous reposer sur ces acquis. Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est la qualité de l’accompagnement à l’installation et, surtout, notre capacité à intégrer rapidement une entreprise dans un écosystème d’innovation actif. Une entreprise qui s’implante au Luxembourg doit pouvoir accéder rapidement à des partenaires, à des clients potentiels, à des financements et à des talents.

C’est précisément ce que nous cherchons à offrir : non pas seulement un territoire, mais une porte d’entrée vers un réseau. Les secteurs dans lesquels le Luxembourg a une crédibilité établie, en particulier les fintech, l’espace, les technologies propres, l’industrie 4.0 ou encore la santé digitale, sont ceux où nous pouvons proposer cet écosystème de manière convaincante et concrète.

Dans cinq ans, quelle erreur stratégique les entreprises luxembourgeoises regretteraient le plus de ne pas avoir évitée aujourd’hui ?

La plus grande erreur serait d’avoir attendu que les conditions soient parfaites pour agir. L’intelligence artificielle, la transition énergétique ou encore la transformation des modèles économiques sont autant de sujets qu’il n’est plus possible, aujourd’hui, de remettre à plus tard. Les entreprises qui auront pris des décisions courageuses aujourd’hui, même imparfaites, seront sans nul doute celles qui auront construit une capacité d’adaptation durable.

Dans cinq ans, je pense que les entreprises regretteront surtout de ne pas avoir investi suffisamment tôt dans leurs données. Pas dans la technologie pour elle-même, mais dans la qualité, la gouvernance et la valorisation de ces données. C’est le fondement de toute transformation par l’IA, et c’est un chantier qui prend du temps. Celles qui l’auront engagé dès maintenant auront probablement une longueur d’avance décisive.