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En 1951, dans un Luxembourg encore marqué par l’après-guerre, des entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics décident d’unir leurs forces sous l’égide de la FEDIL et de se doter d’une voix commune. Soixante-quinze ans plus tard, le Groupement des entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics représente un secteur qui a profondément contribué à transformer le pays, tout en se transformant lui-même. Des Trente Glorieuses aux défis de la digitalisation et de la décarbonation, en passant par la formation et le dialogue social, son histoire épouse celle du Luxembourg moderne. À l’heure où la construction traverse une nouvelle période charnière, retour sur 75 ans de mutations et regard sur les chantiers qui attendent le secteur.
En 1951, le Luxembourg est un tout autre pays. Il compte moins de 300.000 habitants, sort à peine des années de reconstruction et s’apprête à connaître une période de croissance économique et de transformation sans précédent. Les ressources sont encore limitées, les engins et les techniques sans commune mesure avec ceux d’aujourd’hui, mais les besoins sont immenses. Il faut reconstruire, développer les infrastructures et préparer un pays qui entre dans une nouvelle ère.
C’est dans ce contexte que naît le Groupement des entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics. À sa tête, un homme incarne particulièrement cet esprit pionnier : Émile Nennig, son président fondateur. Ingénieur et entrepreneur, il comprend très tôt que les entreprises du secteur, au-delà de la concurrence qui les oppose naturellement, ont besoin d’une voix commune pour défendre leurs intérêts et contribuer aux choix qui détermineront l’avenir du pays. L’objectif est déjà clairement posé : rassembler les entrepreneurs pour être plus forts collectivement et contribuer à construire le pays.
Émile Nennig est lui-même représentatif de cette génération de bâtisseurs. Entrepreneur mais également innovateur, il s’intéresse notamment aux nouvelles techniques du béton et des coffrages glissants. Au début des années 1950, son entreprise participe à plusieurs ouvrages emblématiques, parmi lesquels le hangar de l’aéroport du Findel, dont la construction débute en 1951 et qui constitue alors une réalisation particulièrement audacieuse en béton précontraint.
Des bâtisseurs des Trente Glorieuses
Les décennies qui suivent donnent rapidement toute sa raison d’être au Groupement. Les Trente Glorieuses bouleversent le Luxembourg. Le pays s’industrialise, se modernise et s’urbanise. L’installation des premières institutions européennes ouvre une nouvelle page de son histoire. Routes, ponts, logements, écoles, infrastructures industrielles et administratives sortent de terre. Le Kirchberg, encore largement agricole au début des années 1960, devient progressivement le quartier européen puis financier que nous connaissons aujourd’hui.
Le secteur de la construction accompagne cette transformation à chaque étape. Il faut construire pour une population qui augmente, pour une économie qui se diversifie et pour un pays dont les ambitions grandissent. En trois quarts de siècle, la population luxembourgeoise a plus que doublé. Le territoire, les villes et les façons d’habiter se sont profondément transformés.
À travers ses présidents successifs, parmi lesquels Émile Nennig, Camille Diederich, Christian Thiry et Jean-Marc Kieffer avant l’actuel président Marc Giorgetti, le Groupement accompagne ces évolutions et défend les intérêts collectifs d’un secteur devenu essentiel au fonctionnement de l’économie luxembourgeoise. Une conviction traverse ainsi les 75 années de son existence : les entrepreneurs ne se contentent pas de parler du développement du pays, ils le construisent.
Mais en 75 ans, construire n’a plus tout à fait le même sens.
Un métier profondément transformé
La première grande mutation est celle du passage de la construction quantitative à une construction toujours plus qualitative et durable. Aux impératifs de solidité, de coût et de délai se sont ajoutées progressivement des exigences de performance énergétique, d’efficacité dans l’utilisation des ressources et de réduction de l’empreinte environnementale. La décarbonation des bâtiments, le réemploi des matériaux, le recyclage des déchets et l’économie circulaire font désormais partie intégrante des réflexions du secteur.
La deuxième révolution est technologique. Là où les entrepreneurs inscrivaient encore parfois leurs prix à la main dans les bordereaux au début des années 2000, les bâtiments sont aujourd’hui conçus en trois dimensions et les chantiers pilotés à l’aide d’outils numériques. BIM, applications de chantier, drones, objets connectés, exploitation des données, préfabrication ou impression 3D modifient progressivement la manière de concevoir, de planifier et de construire. À ces outils vient désormais s’ajouter l’intelligence artificielle, qui ouvre de nouvelles perspectives en matière de conception, d’optimisation des processus et de productivité.
Une troisième transformation concerne précisément l’organisation et la productivité des chantiers. La construction demeure une activité fortement dépendante des conditions du terrain, de la météo et de multiples intervenants, mais elle évolue vers davantage de planification, d’industrialisation et de précision. Dans un contexte de pression sur les coûts et de manque de main-d’œuvre, la capacité à construire plus efficacement devient un enjeu de compétitivité.
Parallèlement, l’environnement dans lequel travaillent les entreprises s’est considérablement complexifié sur le plan réglementaire. Urbanisme, environnement, sécurité, droit du travail, marchés publics, normes techniques et énergétiques, procédures d’autorisation : l’entrepreneur de 2026 doit maîtriser un ensemble de contraintes que les fondateurs du Groupement auraient difficilement pu imaginer en 1951. Cette évolution explique aussi pourquoi la fonction de représentation collective conserve toute son importance.
Enfin, la cinquième grande mutation est humaine. En 75 ans, la construction luxembourgeoise s’est considérablement internationalisée et les métiers se sont professionnalisés et spécialisés. Les compétences nécessaires sur un chantier ne cessent d’évoluer à mesure que les techniques, les matériaux et les exigences réglementaires changent.
Construire, c’est d’abord investir dans les personnes
Malgré les progrès technologiques, un chantier reste avant tout une aventure humaine. Le secteur n’est pas seulement fait de béton, d’acier, de machines et de technologies : il repose avant tout sur les femmes et les hommes qui conçoivent les projets et se rendent chaque jour sur les chantiers.
La formation est ainsi devenue au fil des décennies l’un des grands dossiers du Groupement. Une étape décisive est franchie en 2002, un an après son 50e anniversaire, avec la création et le financement de l’Institut de Formation Sectoriel du Bâtiment (IFSB). L’ambition est alors claire : faire passer la formation professionnelle et technique à un niveau supérieur et accompagner la transformation d’un métier souvent encore perçu comme essentiellement manuel vers un secteur de plus en plus complexe et technologique.
Près d’un quart de siècle plus tard, les chiffres donnent la mesure du chemin parcouru. Plus de 100.000 stagiaires issus de plus de 100 nationalités ont suivi des formations à l’IFSB depuis sa création. De l’apprenti au conducteur de travaux expérimenté, les formations couvrent aussi bien les savoir-faire professionnels que la sécurité ou les nouvelles compétences liées à la digitalisation.
L’IFSB s’inscrit désormais dans un écosystème plus large. Avec NeoBuild et Cocert, les différentes structures ont été regroupées au sein de la Fondation BAU, avec l’objectif de préparer le secteur aux transformations des prochaines décennies.
L’enjeu est d’autant plus important que la bataille pour les compétences est loin d’être terminée. Selon les estimations du secteur, plus de 10.000 personnes devront être recrutées dans les années à venir dans le seul bâtiment pour compenser les départs à la retraite. La capacité à attirer une nouvelle génération, à valoriser des métiers qui ont profondément changé et à former en permanence les collaborateurs devient donc une condition de la capacité même du Luxembourg à continuer à construire.
Le dialogue social comme constante
La question des personnes est également indissociable de celle du dialogue social. Celui-ci fait partie de l’histoire du Groupement depuis ses origines. Dès l’après-guerre, l’organisation professionnelle du secteur est étroitement liée à l’émergence des premiers accords collectifs dans la construction.
Soixante-quinze ans plus tard, la convention collective demeure un pilier de l’organisation du secteur et de la paix sociale. Le Groupement revendique cette responsabilité envers les collaborateurs des entreprises, y compris dans des périodes où la conjoncture économique met fortement sous pression les coûts et les marges. Mais il appelle parallèlement à adapter le cadre du travail aux réalités particulières des chantiers, soumis aux délais, aux saisons et aux conditions météorologiques.
Formation, sécurité, dialogue social, attractivité des métiers : derrière les transformations techniques de la construction, la question humaine reste ainsi une constante. Elle pourrait même devenir plus déterminante encore à mesure que les compétences requises se diversifient.
75 ans, et de nouveaux chantiers
Le Groupement célèbre son anniversaire à un moment particulier pour la construction luxembourgeoise. Après plusieurs années de crise, le secteur doit à la fois retrouver une dynamique d’activité et répondre aux besoins considérables d’un pays dont la population et l’économie continuent d’évoluer.
Le logement se trouve au cœur de cette équation. Il représente à lui seul 30% de l’activité de la construction et mobilise donc une part déterminante des emplois, des machines et des capacités du secteur. Comment relancer durablement ce marché et quelles leçons tirer des dernières années ? Nous avons posé la question à Marc Giorgetti, président du Groupement des entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics.
« Le véritable enjeu est de rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande »
Monsieur Giorgetti, le logement représente environ 30% de l’activité du secteur de la construction. Après plusieurs années de crise et alors que certains indicateurs montrent une reprise des transactions, quelle analyse faites-vous aujourd’hui du marché immobilier luxembourgeois ? Peut-on réellement parler de reprise ?
Marc Giorgetti : Il faut rester prudent. Nous avons effectivement constaté une reprise des transactions, notamment à partir de la fin de 2024, sous l’effet de l’évolution des conditions de financement et des mesures prises par le gouvernement. Mais cela ne signifie pas que la crise du logement est derrière nous.
Le problème de fond reste le même : la demande de logements demeure structurellement élevée, tandis que l’offre ne suit pas. Le Luxembourg continue à gagner des habitants et les structures des ménages évoluent. Nous avons davantage de personnes seules et de ménages de petite taille, alors que notre manière de planifier le logement ne s’est pas toujours adaptée à cette réalité. Dans le même temps, produire de nouveaux logements nécessite des terrains disponibles, des financements, des autorisations, des infrastructures et des capacités de construction. Aujourd’hui, toute cette chaîne ne fonctionne pas assez rapidement.
La correction des prix observée entre 2022 et 2024 était essentiellement liée au choc des taux d’intérêt et à la baisse des transactions. Elle n’a pas résolu le déséquilibre structurel du marché. Dès que la demande revient, nous voyons que les tensions peuvent réapparaître rapidement. Un marché peut redevenir actif sans redevenir accessible. C’est cette distinction qui est importante.
Quelles conclusions faut-il en tirer ? Le risque est-il de voir les prix repartir fortement à la hausse si la production de logements ne redémarre pas suffisamment vite ?
C’est effectivement le risque. Si nous relançons uniquement la demande sans augmenter l’offre, nous recréerons mécaniquement une pression sur les prix. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de faire repartir les transactions : il faut rétablir un meilleur équilibre entre l’offre et la demande.
Cela signifie qu’il faut être capable de produire davantage de logements, mais aussi de les produire là où les besoins existent. Nous devons mobiliser les terrains constructibles, accélérer les procédures et adapter davantage notre planification aux réalités démographiques et économiques du pays.
Le secteur public a également un rôle essentiel à jouer. L’État et les communes disposent de terrains. Nous pensons qu’ils doivent davantage les aménager et les faire construire afin de créer une offre supplémentaire, notamment de logements locatifs abordables. La Ville de Luxembourg a montré que cela pouvait fonctionner. Il faut maintenant parvenir à accélérer ce type de projets et, pour cela, le secteur public doit lui aussi pouvoir dépasser la complexité de ses propres procédures.
Quelles sont alors les mesures prioritaires que le Groupement demande pour permettre aux entreprises de construire à nouveau davantage et contribuer à rendre le logement plus accessible ?
Il faut agir sur plusieurs leviers simultanément. Le premier est de redynamiser le marché de la VEFA (Vente en l’État Futur d’Achèvement). Nous avons besoin que les investisseurs reviennent sur le marché, car sans acquéreurs et sans investisseurs, les projets ne démarrent tout simplement pas. Les mesures prises récemment par le gouvernement vont dans la bonne direction, mais il faut continuer à créer les conditions permettant de lancer de nouveaux projets.
Le deuxième enjeu concerne le financement. Nous avons besoin de banques qui continuent à accompagner les projets viables et l’esprit d’entreprise. Après les difficultés des dernières années, l’accès au financement reste déterminant pour permettre au marché de repartir.
Enfin, nous devons avancer beaucoup plus vite sur la simplification administrative. Les entreprises ne peuvent pas attendre des années pour obtenir les autorisations nécessaires à un projet. Il faut réduire les délais, clarifier les responsabilités et traduire concrètement les ambitions de simplification dans les procédures. Le principe du « silence vaut accord » peut notamment constituer une piste intéressante s’il devient réellement opérationnel.
Et il ne faut pas oublier la question du travail. Nos chantiers sont soumis à des contraintes particulières, notamment aux conditions météorologiques et à des délais très précis. Nous avons besoin d’un droit du travail qui offre davantage de souplesse tout en préservant les droits des salariés. Pour nous, flexibilité et protection ne doivent pas être opposées : la compétitivité de l’entreprise est aussi ce qui lui permet de préserver durablement l’emploi.

Le Groupement fête ses 75 ans. Si vous vous projetez en 2051, au moment de son centenaire, quel secteur de la construction aimeriez-vous voir au Luxembourg et quel rôle souhaitez-vous que le Groupement continue à jouer ?
J’aimerais avant tout que nous ayons conservé ce qui fait la force de notre secteur : sa capacité à s’adapter et à construire concrètement l’avenir du pays. En 75 ans, nos entreprises ont traversé des transformations considérables. Elles ont intégré de nouvelles technologies, de nouvelles normes, de nouvelles exigences environnementales et de nouvelles façons de travailler. Elles continueront à le faire.
Mais la technologie ne remplacera jamais les personnes. Notre avenir dépendra aussi de notre capacité à attirer des jeunes, à former nos collaborateurs et à leur offrir des perspectives dans des métiers qui deviennent de plus en plus techniques et qualifiés. C’est tout le sens de l’investissement que nous avons réalisé depuis 2002 dans l’IFSB et que nous poursuivons aujourd’hui avec la Fondation BAU. Plus de 100.000 personnes y ont déjà été formées : c’est probablement l’une des réalisations dont le Groupement peut être le plus fier.
Quant au Groupement, je souhaite qu’il reste ce qu’il est depuis 1951 : une voix forte et commune pour les entrepreneurs, mais aussi un lieu où nous pouvons anticiper les changements plutôt que simplement les subir. Si, lors de notre centenaire en 2051, la génération qui nous succédera peut considérer que nous avons pris aujourd’hui les bonnes décisions pour assurer l’avenir du secteur, alors nous aurons rempli notre mission.







